|
Mon père était alpiniste. Il aurait pu mourir dans une avalanche ou en escaladant un glacier mais il n'était pas homme à se mettre en avant. Il fut déporté en mars 1942, et comme des millions d'autres juifs fut gazé parce qu'il était juif. C'est loin tout çà, je me demande ce que maman aurait dit si elle m'avait vu là. Je me retrouve seule sur le toit du monde. Du brouillard à perte de vue et le doux rayonnement du soleil qui essaie de réveiller mon corps. Cela fait déjà 48 heures que je n'ai plus mangé mais rien, pas même les crampes qui me tiraillent le ventre depuis mon arrivée au sommet ne pourraient me faire décrocher de ce spectacle. Ce n'est pas simplement grandiose ou magnifique, mais carrément divin. Les distances qui me séparent des quelques 8000 qui dépassent ici et là sont tout bonnement prodigieuses et j'ai pourtant l'impression de pouvoir les franchir en deux, trois pas car malgré la fatigue physique et nerveuse que je viens d'accumuler, la majesté et le respect que m'évoque ce paysage me comblent d'une force d'une puissance extraordinaire, transhumaine pour ainsi dire, l'essence du monde et de mon équilibre. J'ai attendu çà toute ma vie… L'appareil photo, c'est son moment. Tout au long de la montée, chacun de mes gestes remplissait une fonction précise, chaque outil avait été minutieusement choisi, et mon parcours tracé sur mesure. Je ne voulais absolument rien laisser au hasard… trop dangereux, et si important. Cet appareil photo était la seule folie que je m'étais permise, mais elle en valait la peine. C'est en grattant l'objectif gelé que je me rendis compte du froid, qui m'avait semblé avoir disparu. En fait tout ici semblait cristallisé mais singulièrement vivant, impassible aux marques du temps, communicant par ce souffle insaisissable et glacé qui envoûtait la montagne comme pour donner ses ultimes frissons à cette imperturbable force tranquille ancêtre du monde. Je m'étais toujours dit que cette montée serait la dernière, que même si une tempête ou quelques crevasses et avalanches ne m'empêchaient pas de d'arriver au sommet, je ne redescendrais pas, que j'attendrais la fin en haut. Mais ces 3 semaines de solitude m'avaient fait le plus grand bien, et cette journée était bien plus qu'une cerise sur le gâteau. Cétait le début d'une nouvelle vie, d'une autre Anna déterminée et surtout reposée de ces 28 années de luttes intérieures, de souffrances et de pleurs. Pour moi aussi la vie peut être heureuse, voilà ce que me dit la montagne en cet instant magique. Merci mais ne t'inquiète pas surtout : je reviendrais te revoir.
NICO
|