Nietzsche 261 PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Clément Février   
Lundi, 20 Juillet 2009 16:53

 

261
Une des choses qu'un esprit noble a peut-être de plus de peine à comprendre, c'est la vanité : il sera tenté de la nier même là où une autre espèce d'hommes la saisit à pleines mains !

Le problème pour lui est de se représenter des être qui cherchent à éveiller en autrui une bonne opinion d'eux-mêmes, bien qu'ils ne l'aient pas, en leur for intérieur, - et donc ne la méritent pas, - et qui pourtant croient, après coup, à la bonne opinion qu'on a d'eux. Cela lui paraît manifester un tel manque de goût et de respect de soi, et une si baroque déraison qu'il regarderait volontiers la vanité comme une exception et qu'il la met en doute dans la plupart des cas où on lui en parle. Il dira par exemple : "Je peux me tromper sur ce que je vaux, m'accorde", - ce n'est pas là de la vanité (c'est de la présomption, ou, plus souvent, ce qu'on appelle de l'"humilité", ou de la "modestie"). Ou encore: «bien des raisons peuvent me porter à me réjouir de la bonne opinion d'autres hommes, peut-être parce que je les tiens en honneur, les aime et me réjouis de chacune de leurs joies, peut-être aussi parce que leur bonne opinion confirme et renforce ma propre bonne opinion, peut-être parce que la bonne opinion d'autrui, même dans les cas où je ne la partage pas, m'est néanmoins utile ou promet de l'être, - mais rien de tout cela n'est de la vanité». L'homme noble doit d'abord se contraindre, notamment à l'aide de l'histoire, pour voir clairement que, depuis la nuit des temps, dans toutes les strates populaires qui d'une manière ou d'une autre étaient dépendantes, l'homme commun n'était que ce qu'il passait pour être: - nullement habitué à fixer lui-même des valeurs, il ne s'accordait pas non plus d'autre valeur que celle que lui accordaient ses maîtres (c'est en propre le droit des maîtres que de créer des valeurs). On peut bien considérer comme la conséquence d'un formidable atavisme le fait que l'homme habituel, aujourd'hui encore, commence par attendre une opinion à son sujet, puis s'y soumet d'instinct: mais non pas simplement une «bonne» opinion, tout aussi bien une opinion mauvaise et injuste (que l'on songe par exemple à la majeure partie des appréciations et des dépréciations de soi que les croyantes admettent de la part de leur confesseur, et que le chrétien croyant en général admet de la part de son Eglise). De fait, en accord avec le lent avènement de l'ordre de choses démocratique (et avec sa cause, le mélange de sang entre maîtres et esclaves), l'aspiration, à l'origine noble et rare, à s'assigner par soi-même sa valeur et à «avoir une bonne opinion» de soi se verra de plus en plus encouragée et ne cessera de s'étendre: mais elle a constamment pour adversaire un penchant plus ancien, plus étendu et incorporé de manière plus fondamentale, - et dans le phénomène de la «vanité», ce penchant plus ancien l'emporte sur le plus récent. Le vaniteux se réjouit de toute bonne opinion qu'il entend à son sujet (de manière parfaitement indépendante de toute considération relative à son utilité, et abstraction faite également de sa vérité et de sa fausseté), de même qu'il souffre de toute mauvaise opinion: car il se soumet à l'une et l'autre, il se sent soumis, en vertu de cet instinct suprêmement ancien de soumission qui se fait jour en lui. - C'est «l'esclave» habitant le sang du vaniteux, un résidu de l'astuce d'esclave - et que d'esclave il subsiste par exemple, aujourd'hui encore, dans la femme! -, qui cherche à amener par séduction à de bonnes opinions de soi; de même, c'est l'esclave qui ensuite se prosterne d'emblée devant ces opinions, comme s'il ne les avait pas suscitées. - Et pour le dire une fois de plus: la vanité est un atavisme.

 

 

 

 

Il y a une phrase que j'ai bien aimé dans ce paragraphe, écrit par Nietzsche, issu de Par-delà le bien et le mal :

Le vaniteux se réjouit de toute bonne opinion qu'il entend à son sujet (de manière parfaitement indépendante de toute considération relative à son utilité, et abstraction faite également de sa vérité et de sa fausseté), de même qu'il souffre de toute mauvaise opinion: car il se soumet à l'une et l'autre, il se sent soumis.

Mise à jour le Lundi, 20 Juillet 2009 16:56
 

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