268 Qu'est-ce, en fin de compte, que la vulgarité*? Les mots sont des symboles** pour les idées***, mais les idées sont les signes imagés plus ou moins précis de sensations qui reviennent souvent et ensemble, de groupes de sensations. Il ne suffit pas pour se comprendre d'employer les mêmes mots; il faut aussi désigner par les mêmes mots la même sorte de réalité intérieure; il faut, en somme, avoir en commun certaines expériences.
C'est pourquoi les gens d'un même peuple se comprennent mieux entre eux que les ressortissants de nations différentes, même si ces derniers parlent la même langue. Ou plutôt, quand des hommes ont longtemps vécu ensemble dans des conditions identiques, dans le même climat, sur le même sol, exposés aux mêmes dangers, ayant les mêmes besoins, faisant le même travail, alors naît une communauté de gens qui « se comprennent », une nation.**** Dans toutes les âmes un nombre égal d'expériences qui reviennent souvent a pris le dessus sur d'autres qui se présentent rarement; on s'entend vite à leur sujet, et de plus en plus vite; l'histoire du langage est l'histoire d'un processus d'abréviation. C'est en raison de cette rapide compréhension qu'on s'unit de plus en plus étroitement. Plus la situation est périlleuse, plus grand aussi le besoin de se mettre vite et aisément d'accord sur ce qu'il convient de faire;***** se bien comprendre dans le danger, voilà qui est absolument nécessaire au commerce entre les hommes. Dans toute amitié, dans tout amour on refait cette même expérience, sinon l'une ni l'autre ne dure, dès que l'on découvre que sous les mêmes mots l'un des deux met d'autres pensées, d'autres sentiments, d'autres aspirations, d'autres craintes que son partenaire. La peur de « l'éternel malentendu », voilà le génie bienveillant qui retient si souvent deux personnes de sexe différent de contracter une union inconsidérée à laquelle les entraîneraient les sens et le cœur; c'est celui-là qui intervient et non le « génie de l'espèce » imaginé par Schopenhauer. Quels sont les groupes de sensations qui s'éveillent en premier lieu à l'intérieur d'une âme, qui prennent la parole, qui donnent des ordres, voilà qui décide de toute la hiérarchie, qui établit toute la table des valeurs. Les jugements de valeur que porte un homme trahissent quelque chose de la structure de son âme, disent ce qu'elle considère comme ses conditions d'existence, ses nécessités particulières. A supposer maintenant que la nécessité soit ce qui de tout temps a rapproché des hommes qui pouvaient désigner par les mêmes mots de mêmes besoins et des expériences identiques, il en résulte en somme que parmi toutes les puissances dont les hommes ont jamais disposé, la plus puissante doit avoir été la facilité avec laquelle une nécessité se laisse rapidement communiquer, ce qui revient à n'avoir que des expériences médiocres et communes. Les hommes les plus semblables entre eux, les plus ordinaires, avaient l'avantage et l'ont encore; les hommes d'une qualité plus choisie, plus fine, plus rare, moins faciles à comprendre, ont grande chance de rester isolés; dans leur isolement, ils succomberont à des accidents et auront rarement une descendance.****** Il faut faire appel à de prodigieuses forces adverses pour contrecarrer ce naturel, trop naturel, processus in simile, le développement de l'homme vers le semblable, l'ordinaire, le médiocre, le troupeau – le commun !
*traduit aussi par « qui est commun »
**signes verbaux
***concepts
****On peut imaginer aussi que cela s'applique à un niveau beaucoup plus restreint, par exemple au sein d'un groupe de personnes, d'amis proches où le discours peut se contracter en passant par des raccourcis de langage du à certaines réflexions que les différentes parties de ce groupe ont eu en commun.
D'une autre manière, ceci s'applique dans les domaines spécialisés, par exemple en sciences où lorsqu'on parle, on réunit une effet par exemple, sous un nom, il y a compréhension entre les scientifiques de ce domaine, mais il faudra expliquer ce qu'il y a derrière à une personne n'appartenant pas à ce domaine de spécialité.
*****On peut remarquer aisément lorsqu'on arrive dans un nouveau milieu, par exemple un nouveau type de travail, il faut un temps d'adaptation pour bien comprendre ce qui nous est demandé. Il faudra alors des explications passant par le langage et des démonstrations. Par la suite, si ce travail nous est à nouveau demander, le concept derrière le mot ou le groupe de mot sera assimilé et on comprendra la marche à suivre.
On voit aussi ceci dans les moments d'urgence lorsque l'on reçoit des instruction d'un « inconnu » dans un milieu qui ne nous est pas commun, il faut un certain temps avant que l'esprit fasse tous les liens nécessaires à la réalisation de ce qu'il nous est demandé.
Je pense qu'on peut prendre l'exemple des militaires qui sont formés à répondre dans les moments d'urgence. Ils utilisent probablement un vocabulaire très bien défini pour eux et ainsi ce comprendre rapidement et clairement.
On peut penser que même si la compréhension face au danger a été à l'origine de la naissance des nations (ce qui est différent pour les états, cf les pays en crise dû à une inéquation entre état et nation, on peut citer par exemple les Balkans et certains pays d'Afrique) cette même compréhension n'est plus nécessaire pour appartenir à une nation sous une république car il y a des institutions qui jouent le rôle de protection de la nation face au danger, l'armée notamment.
******Remarque autobiographique ^^ (authentique)
Je ferrais une remarque, ceci s'applique aussi me semble-t-il (par expérience personnel vous m'excuserez) aux personnes ayant un esprit non forgé sur le commun, j'entends par la sur ce qui fait la norme. |